«Cédric Jacquillard ou les extases de l’étendue»

Dans le voir qu’il invente, il ne cesse d’ouvrir l’espace jusqu’au sans-fin des possibles du réel. Il ose faire disparaître tous les relents de la vieille perspective, laquelle, mine de rien, bloque l’étendue vers un point fixe imposé, et fige le regard du spectateur rendu immobile. De même, il s’est débarrassé des évidences attendues de la vieille narration. Chez lui, dans un visible rendu fabuleusement transparent, et sans ombre aucune, l’énigme couve. D’œuvre en œuvre, prenant tout l’espace d’art à son compte, elle ne cesse de s’étendre et de croître. Les inutiles détails n’existent plus dans l’étendue enchantée et dépouillée de ces grands tableaux. Même si le quotidien le plus vécu peut le “déclencher“, les passerelles d’art sont lancées vers les confins du sens.

Les histoires sans histoire de Cédric Jacquillard sont d’abord des histoires de peinture. D’indéchiffrables et fabuleux rébus.

Chaque œuvre est source d’aventures visuelles insolites, inédites et inconnues, avec un rien de risque et d’inquiétude, dans le pays toujours inconnu de la haute création.

La chromatique est formidablement aérée, et toujours sous tension. Les dehors sont lisses, piégés, et d’apparence civilisée. On dirait les éléments épars, familiers ou incongrus, et peu nombreux, d’un grand rêve éveillé, l’approche très subtilement onirique d’une réalité décalée et jamais vue, une surprésence condensée, éclatée, et sidérante d’impact. Les signifiants dégagés, comme en suspens, créent entre eux d’étranges relations psychiques.

L’humain règne dans les paysages évidés de Cédric Jacquillard, qu’ils soient rustiques ou urbains. Chez lui, la relation corps-paysage, par le jeu des plans, aimante toute norme spatiale, absorbe toute référence culturelle, et par là, toute structure mentale établie. Les habituels dualismes s’effacent : loin-près, présence-absence, réalité-fantastique… L’impensable, en constante, insidieuse et intégrale proximité, trouble ici l’approche du réel.

Le point d’orgue de cet impensable serait le corps, qui secoue toujours l’inertie du dehors.

Cédric Jacquillard est un subtil opérateur du visible, un éveilleur subtil, un magicien à prodiges en charge des apparences du monde. Il ne cultive jamais l’outrance, ni l’exaspération. Peintre trop accompli pour cela. Son art à paliers, tranché au scalpel d’une lumière intégrale, touche tous les registres du mental.

Art de secousses visuelles. Comme jamais vu, le monde retrouve une innocence absolue.

Le monde enciellé de Cédric Jacquillard respire en immensité, à vif, à hauteur d’univers.» Christian Noorbergen.